Une initiative parlementaire, votée sous forme d'amendement au Projet de loi de financement de la Sécurité Sociale (PLFSS) devrait prochainement obliger les médecins à prescrire des médicaments généricables à chaque fois que cela est possible, sous peine de sanctions. Une mesure scandaleuse, tant pour les patients que pour les médecins, qui suscite un tollé dans la profession.

Le gouvernement vient de décider que les nouveaux avions Airbus coûtaient beaucoup trop cher et n'apportaient rien de plus que les vieux modèles. Il va donc autoriser des copies meilleures marché qui pourront être produites en France, mais aussi en Inde ou en Chine ou dans d'autres pays émergents. Seule obligation à respecter, l'avion devra ressembler à un véritable Airbus et disposer des mêmes moteurs. Pour le reste, les fabricants des copies auront loisir d'utiliser les matériaux les plus économiques possibles pour réduire le coût de revient : cannettes recyclées pour la carlingue, fauteuils en carton, cordes à linge pour les commandes, etc. Pas envie de partir en voyage à bord d'un tel appareil ? Le problème, c'est que bientôt vous n'aurez plus le choix, et les pilotes non plus. Exit les aéronefs concentrés de technologie destinée à améliorer leur performance et leur sécurité, vous serez obligés de voler à bord de ces appareils à bas prix en espérant qu'ils tiennent le coup. Science-fiction ? Oui heureusement, mais on s'en approche quand même avec ce nouveau coup tordu concocté par la sémillante Roselyne et ses accolytes.

Un amendement au PLFSS 2010 a été proposé la semaine dernière par les deux rapporteurs UMP du projet de loi et voté en catimini sans débat à l'Assemblée nationale (comme cela commence à être l'habitude pour les mesures dérangeantes...) : "Lorsqu'il existe plusieurs alternatives médicamenteuses à même visée thérapeutique, le médecin devra prescrire un traitement médicamenteux figurant au répertoire des groupes génériques, à moins que des raisons particulières tenant au patient ne s'y opposent" (raisons non précisées au demeurant). Faute de quoi les médecins récalcitrants (dont je fais partie !) seront sanctionnés par leur caisse locale d'Assurance Maladie sous forme de mise sous entente préalable de leurs prescriptions (ce qui équivaut de fait à une absence quasi-totale de remboursement des prescriptions du médecin).

En pratique qu'est ce que cela signifie ? Si je souhaite par exemple prescrire un anti-hypertenseur chez l'un de mes patients, je serai contraint sous peine de sanction, de prescrire un médicament ancien, tombé dans le domaine public, donc substituable par un générique. Si je souhaite absolument prescrire un médicament plus récent qui apporte des avantages par rapport à ses équivalents plus anciens, je serai sanctionné et ma prescription devra passer par les fourches caudines du service médical de l'Assurance Maladie.

Il faut savoir que chaque médicament commercialisé -donc mis à la disposition des médecins et des patients- est caractérisé par son niveau d'ASMR,
amélioration du service médical rendu, fixé par la Commission de la transparence :
  • Niveau I. : Progrés thérapeutique majeur
  • Niveau II. : Amélioration importante en termes d'efficacité thérapeutique et/ou de réduction des effets indésirables
  • Niveau III. : Amélioration modeste en termes d'efficacité thérapeutique et/ou de réduction des effets indésirables
  • Niceau IV. : Amélioration mineure en termes d'efficacité thérapeutique et/ou d'utilité au plan clinique (acceptabilité, commodité d'emploi, obervance), complément de gamme justifié ou avantage potentiel lié aux propriétés pharmaceutiques ou au moindre risque d'interaction médicamenteuse
  • Niveau V. : Pas d'amélioration avec avis favorable à l'inscription
  • Niveau VI : Avis défavorable à l'inscription collectivité ou Sécurité sociale
  • ASMR 00 Amélioration difficile à préciser
Pour être remboursables, les médicaments doivent avoir fourni la preuve d'un niveau d'ASMR suffisant (I, II ou III). Si donc un médicament récent est prescriptible et remboursable, c'est qu'il offre un progrès thérapeutique, et qu'il a toute sa légitimité. Pourquoi dans ce cas, obliger le médecin par des mesures coercitives à prescrire à sa place un médicament générique ?

DES MEDICAMENTS AU RABAIS

Que l'on se méprenne pas : je ne suis pas hostile au principe même du médicament générique, ni au principe d'économie des deniers publics. Je suis hostile (le mot est faible) en revanche aux génériques tels qu'ils sont conçus actuellement (voir mon article "Le scandale des médicaments génériques"), c'est-à-dire -n'ayons pas peur des mots- des médicaments au rabais, fabriqués dans deux seuls buts : engraisser les fabricants de génériques qui copient au plus bas prix et alléger les comptes de l'Assurance Maladie.

Un exemple tout récent et parmi tant d'autres je vous l'assure : je prescris un sirop antibiotique à une jeune enfant pour une otite moyenne aiguë. La maman se voit substituer ma prescription par son pharmacien bienveillant mais soucieux d'obéir à la Loi. Hé bien il lui a été impossible de dissoudre la poudre du générique dans le volume d'eau correspondant. Le résultat : une mixture infâme, remplie de grumeaux dans laquelle toute notion de dose à administrer était impossible à respecter et
bien entendu impossible à avaler par l'enfant. Donc destination poubelle pour la copie génériquée de l'antibiotique prescrit, traitement non suivi, complications, nouvelle consultation (et encore j'ai évité le recours au spécialiste), re-prescription... C'est vrai qu'il n'y a pas mort d'homme, mais où est l'économie réalisée ? Il est vrai que nos décideurs n'ont que faire de tels exemples pourtant pluri-quotidiens, et que le seul argument qui tienne est le chiffre inscrit en bas de la colonne de droite !

TOLLE GENERAL

Aussitôt connue, la disposition a donc provoqué des réactions indignées -et pour une fois unanimes- de la part des syndicats de médecins, alors que Hubert Olivier, vice-président de Gemme, organisme réunissant la quasi-totalité des laboratoires fabricant de génériques, se félicite de la disposition en déclarant : "On est en train de passer du générique recours au générique préférence, c'est très bien". Très bien pour qui ?
Certainement pas pour les premiers intéressés, c'est-à-dire les patients et leurs médecins traitants. Il s'agit là d'une mesure proprement scandaleuse, comme nous y habitue peu à peu malheureusement ce gouvernement.

Scandaleuse car les patients vont se voir imposer malgré la volonté de leur médecin, des copies de médicaments fabriquées à l'économie et dont les effets peuvent s'avérer néfastes, et se voir privés du bénéfice potentiel de médicaments récents.

Scandaleuse car les médecins de fait perdent leur liberté de prescription et pire encore, le contrôle de leur prescription. Car en cas de substitution c'est le pharmacien qui délivre un générique (en général celui qui lui fournit la marge la plus confortable) parmi les dizaines qui existent pour un même produit, avec entre elles des différences qui sont parfois notoires en termes de biodisponibilité, d'effets indésirables ou d'intolérance.

Scandaleuse car une fois encore on tente de faire peser
le fardeau des économies à réaliser sur les médecins traitants et leurs patients, devenus les lampistes de service. On tente de faire croire au public que le déficit de l'Assurance Maladie est dû aux prescriptions somptuaires des médecins généralistes sous la pression des vilaines firmes pharmaceutiques, alors que la gabegie est partout et notamment dans l'organisation même du système de santé en France, à l'hôpital notamment et en particulier au sein même de l'Assurance Maladie. Je serai par exemple curieux de connaître son coût paperasse annuel. Car ne l'oublions pas, derrière chaque formulaire en 4 exemplaires que nous remplissons et qui sont ventilés dans différents services, se "cachent" plusieurs fonctionnaires chargés d'analyser, d'archiver lesdits formulaires. Derrière chaque brochure en papier glacé qui nous est adressée par la Caisse, combien de créatifs, de rédacteurs, de photographes, d'illustrateurs sont payés sur le budget de l'Assurance Maladie, et pour quel bénéfice en termes de santé publique ? Le budget de l'état explose, les dépenses de l'Elysée n'ont jamais été aussi importantes, on peaufine le Grand Emprunt (sans savoir encore à quoi il va bien pouvoir servir) qui va creuser encore une peu plus la dette déjà abyssale, et on tente de rogner qur ce qui est le plus précieux pour une nation : la santé et l'éducation de ses citoyens !

Scandaleuse car on veut délibérément pourrir encore un peu plus l'exercice quotidien des médecins généralistes qui sont de moins en moins nombreux et dont la charge de travail, notamment administrative, ne cesse d'augmenter. Il faut sauver le médecin généraliste titre cette semaine l'hebdomadaire Panorama du Médecin en publiant les résultats d'un sondage réalisé auprès des étudiants en médecine : 23.1% seulement des étudiants de 6ème année désirent devenir généralistes. En septembre dernier, ce sont 612 postes d'internes en médecine générale qui n'ont pas été pourvus (contre 452 en 2007 et 609 en 2008). Sur le terrain les choses sont claires : plus personne ne veut faire ce boulot, c'est aussi simple que cela. Depuis le printemps dernier à Orléans, pas moins de cinq médecins généralistes ont cessé leur activité pour des raisons diverses (retraite, réorientation vers la médecine salariée, problèmes de santé...) sans être remplacés. Récemment, le remplaçant d'un malheureux confrère obligé de cesser son activité pour raison de santé a décliné l'offre de reprise de l'activité, non pour des raisons financières ou géographiques (cabinet renommé très bien situé en centre-ville, grosse clientèle, etc) mais parce qu'il "y avait trop de boulot" !

LE SYTEME DE SANTE A L'AGONIE

Y aura t-il encore des généralistes dans dix ans ? Euhhh des généralistes français je veux dire... car nos confrères bulgares, roumains, tchèques, polonais, hongrois, ont eux tendance à se bousculer au portillon de nos frontières. Pourquoi pas après tout ? Mais je n'ai pas le sentiment que c'est de cette manière là que l'on va maintenir le niveau de notre système de santé et la performance de nos praticiens qui tous, les uns après les autres quittent l'hôpital public où abandonnent la profession de soignants. Ce n'est pas non plus ainsi, à coup de mesures coercitives ineptes que nos compatriotes seront mieux soignés. Dans les faits ils le sont de moins en moins bien. Voilà six ans que j'apporte des soins bénévolement dans une association créée pour venir en aide aux sans-papiers ou aux personnes dépourvues de couverture sociale. Depuis un an, nous recevons de plus en plus fréquemment des personnes en grande précarité, qui ne bénéficient pas de la CMU, mais qui faute de pouvoir s'offir une mutuelle ne peuvent plus se permettre le luxe de consulter un médecin ou d'aller chez un pharmacien.

Nos gouvernants ont la volonté affichée de "casser" le système, selon les voeux de campagne du candidat Sarkozy. Pourquoi pas, il y a tellement de choses à réformer dans notre pays. Mais pas à n'importe quel prix et sans concertation avec les acteurs de terrain et surtout pas au détriment des plus faibles, alors que les puissants ou les plus fortunés continuent leur petit bonhomme de chemin. Le Président voulait du Guy Môquet dans nos lycées, qu'il soit rassuré : l'esprit de la Résistance n'est pas mort dans notre pays, et il pourrait bien se réveiller un jour ou l'autre !

Dr Max Fleury

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